Stratégie régionale pour la biodiversité en Ile-de-France : la contribution de Haie-Magique

Notre association a contribué à l’appel de l’Agence Régionale de la Biodiversité pour une stratégie régionale. Nous republions ici cette contribution.

1.      Quelles doivent être les priorités d’actions pour répondre aux grands enjeux franciliens de la biodiversité à l’horizon 2030 ?

A l’échelle mégalopolistique de l’ile de France, dans un contexte urbain en tension, l’enjeu principal nous parait de faire de la préservation de la biodiversité une question éminemment sociale.

La présence en ville d’espaces verts abritant une nature authentique, à proximité de l’habitat, est un objectif qui dépasse largement les seules préoccupations écologique (préserver la nature à côté d’un commissariat qui brûle n’a pas de sens, si l’on y réfléchit un peu). Les efforts au service de la biodiversité francilienne doivent d’abord s’inscrire dans le contexte –souvent difficile- de nos banlieues et favoriser l’accès du plus grand nombre, mais surtout des plus fragiles, aux bénéfices maintenant largement démontrés d’espaces verts de proximité.

Un autre enjeu majeur du combat pour la préservation de la biodiversité est certainement dans la résilience de notre territoire, notamment dans la perspective d’affronter les conséquences immédiates et futures du changement climatique.

Par son étendue, la taille de ses infrastructures, la densité du maillage socio-économique, la concentration des pouvoirs décisionnels, notre région apparait particulièrement exposée aux risques de toute nature. La Nature en ville est reconnue pour rendre des services écosystémiques significatifs dans une perspective de résilience. Des solutions concrètes sont ainsi apportées  à des questions comme la fixation des polluants, la captation du co2 , la gestion des pluies, la régulation micro-climatique, des phénomènes aux implications négatives qui chaque année deviennent plus prégnantes dans nos villes de banlieues.

Il semble évident que les espaces naturels et les espaces verts urbains tiennent une place essentielle dans ces questions de résilience urbaine, et que la biodiversité est elle-même la condition de résilience de ces espaces naturels. Il faut organiser un large consensus autour de cette question, un consensus qui doit s’impose rapidement à tous les acteurs de l’aménagement du territoire.

Dans notre région, le morcellement du foncier, le mille-feuille administratif, l’emmêlement inextricable des intérêts politiques et financiers réservent pour l’instant les décisions concrètes d’aménagement du territoire à des décideurs peu préoccupés des objectifs de biodiversité.

Pourtant le grand public et le milieu associatif commencent à parvenir à peser dans certains projets ou choix d’aménagement. Partout en l’Ile-de-France, des initiatives fleurissent autour d’usages alternatifs, partagés, nourriciers du foncier. Une réelle dynamique sociale  se fait jour autour des questions écologiques de la part des acteurs les plus divers.

Selon nous, l’enjeu le plus crucial réside dans la mobilisation effective de cette dynamique sociale au profit de la préservation de la nature et de la biodiversité. Il ne peut y avoir de progrès concrets, ni d’avancées majeures en matière de préservation de la biodiversité francilienne qu’à la condition que les habitants, le milieu associatif et toutes les forces vives du territoire s’emparent eux-mêmes de cette question et l’inscrivent dans leurs actions de terrain.

Cette demande existe de la part d’une frange toujours plus large de la population en demande d’ « empowerment » autant que de nouveaux espaces et nos associations de terrain la constatent chaque jour auprès de tous les publics, scolaires, adultes, seniors, personnes sans activités, familles le week-end…

2.Quelles sont les forces et faiblesses du territoire francilien au regard des grands objectifs mondiaux et nationaux ?

Les faiblesses sont évidentes.

C’est avant tout l’immense défi que représente le déploiement d’une stratégie globale de préservation de la biodiversité dans une matrice aussi dense et complexe que celle de l’Ile de France, caractérisée par le morcellement du foncier et l’enchevêtrement des échelons de décisions, avec la prégnance des réseaux de transports qui multiplient les obstacles aux continuités écologiques.

Un second handicap doit être envisagé, même s’il n’est pas spécifique à notre région. Les questions touchant à la biodiversité et sa préservation sont pour l’instant le monopole d’un très petit nombre d’acteurs, agences publiques, experts écologues, aménageurs, gestionnaires d’espaces naturels… La biodiversité comme la qualité de l’air sont des problématiques dont le grand public a du mal à s’emparer, à défaut de percevoir leurs implications concrètes et immédiates dans la vie de tous les jours.

Les forces nous semblent également très apparentes.

Le réseau de transport réalise en Ile de France un maillage dense de continuités, souvent en site propre, qui peut être mis à profit pour établir ou restaurer des corridors écologiques, à l’instar de ce qui s’est fait pour la coulée verte installée au-dessus du TGV. Qu’il s’agisse du réseau viaire ou ferré, les talus sont propices à la plantation de haies et leur entretien par les exploitants de réseaux doit intégrer la dimension « biodiversité » (ce qui n’est pas vraiment le cas jusqu’à présent).

Sur le plan social, une autre force nous paraît être le formidable engouement du public francilien autour de ces questions de qualité de la vie et de développement durable. Témoigne de cette tendance de fond le foisonnement dans notre région des initiatives autour de la nature en ville, du recyclage, des modes alternatifs de culture et de production des aliments. Il faut capitaliser sur cet engouement pour créer une dynamique citoyenne, associative et municipale autour des objectifs de préservation de la biodiversité locale et proposer des actions concrètes pour consolider les réservoirs naturels d’ile de France et améliorer leur connexion.

3.      Quels leviers actionner pour atteindre ces objectifs et répondre aux enjeux spécifiquement franciliens ? Les synergies entre acteurs à mettre en place ?

Pour sortir la question de la préservation de la biodiversité des cénacles d’experts et en faire une grande cause populaire, nous préconisons une démarche socio-culturelle pro-active, le chantier citoyen d’aménagement, appuyée sur un outil d’aménagement, la haie mélangée.

La haie mélangée, sur le modèle de la haie bocagère, répond particulièrement bien aux enjeux spécifiques de notre région en matière de biodiversité. Composée d’essences locales, avec ses trois strates végétales et ses arbres trognes, la haie mélangée propose à la flore et la petite faune des villes un support adapté pour habiter, se nourrir et se déplacer. La formation linéaire de la haie accompagne les réseaux (bords de routes, voies ferrées) et se décline en bosquets dans des espaces verts plus contraints. En ville, elle remplace avantageusement les haies mono-spécifiques et les massifs d’arbustes horticoles. En zone rurale et périurbaine, elle retrouve sa vocation première : accompagner les linéaires, cloisonner le foncier.

La haie mélangée est facile à planter et à entretenir. Fabriquée à partir de jeunes plants forestiers plantés racines nues, elle est peu coûteuse à réaliser et procure de nombreux services écosystémiques, en complément du support à la flore et la faune locale.

Planter des haies bocagères est à la portée de tous ; nous l’avons expérimenté depuis quatre ans. Sur le terrain, nos associations socioculturelles, de défense de l’environnement, d’éducation populaire constatent de la part des citoyens un réel engouement pour la nature en ville, les activités de plein-air, les courants alternatifs de jardinage. Il n’y a pas là qu’une mode ; nous remarquons chaque jour dans nos activités un intérêt grandissant pour ces questions, de la part de tous types de publics.

Pour lancer cette dynamique régionale, on pourra dès lors s’appuyer sur un nombre quasiment illimité d’acteurs de terrain, souvent propriétaires fonciers (communes, associations, établissements scolaires, entreprises, agriculteurs) qui sont potentiellement mobilisables pour conduire des actions de requalification, de plantation et d’entretien des espaces naturels en zone urbaine, péri-urbaine ou rurale.

L’échelon auquel cette dynamique doit se déployer est certaine celui de la commune. D’ores et déjà, dans de très nombreuses communes, on organise des jardins partagés et on distribue des permis de végétaliser.

Les freins à lever ?

En 4 années consacrées à des projets de soutien à la biodiversité en ville, nous avons constaté des difficultés, obstacles, freins de toute nature aux actions en faveur de la biodiversité. Toutefois il nous paraît intéressant de souligner que de nombreux freins à ces projets étaient d’ordre culturel.

Au niveau du grand public citadin, le concept de biodiversité et la nécessité de la préserver ne font pas vraiment sens. Selon leur catégorie socio-professionnelle, les franciliens sont coupés de toute nature authentique ou bien accèdent à des espaces naturels bien conservés ; dans les deux cas, la biodiversité locale n’est pas une préoccupation. Il faut donc changer de registre et de vocabulaire. Nous ne parlons plus de « biodiversité urbaine » à nos interlocuteurs mais d’espaces urbains ensauvagés, d’installation de vergers et de lieux de cueillette, d’appropriation citoyenne des espaces verts…

Toujours auprès du grand public, il y a également un travail à faire pour réhabiliter les friches urbaines et rendre acceptable la présence en ville d’espaces verts non entretenus ou gérés de manière différenciée. De nombreuses communes seraient prêtes à développer des politiques ambitieuses pour préserver la biodiversité locale, si la demande des citadins d’une nature urbaine propre et entretenue n’était pas si forte.

Auprès des décideurs et des professionnels, élus, gestionnaires d’espaces publics, entreprises du paysage, aménageurs, il faut travailler à convaincre de la nécessité de disposer en ville d’espaces naturels enfrichés, orientés vers l’accueil de la biodiversité et relativement préservées des interventions répétées d’entretien. Auprès de ce même public, il faut continuer à plaider l’utilité des essences locales et le bannissement des plantations monospécifiques de végétaux horticoles.

Les outils à déployer ?

Pour réaliser cet « empowerment », il manque dans notre région quelques outils.

Tout d’abord la stratégie au service de la biodiversité francilienne doit être concrètement déclinée au plus près du paysage, de manière à ce qu’élus, associations, services et entreprises en charge des espaces verts, riverains et usagers de ces espaces publics puissent s’approprier les enjeux très précis de la biodiversité locale.

Ces enjeux concrets représentés par les réservoirs de biodiversité petits et grands, les zones humides et la connectivité biologique dans notre région doivent être documentés de manière précise et portés à la connaissance des citoyens, dans une démarche de vulgarisation et de sciences participatives. Il faut s’employer à favoriser une connaissance fine (infra-SRCE) par les acteurs de terrain des enjeux de biodiversité locale.

Il s’agit d’une condition indispensable pour que les acteurs de terrain et les institutions ayant à disposition du foncier, puissent participer utilement aux choix d’aménagement dans les consultations préalables aux projets d’urbanisme mais également devenir -à l’échelle de leurs propres espaces verts- des acteurs engagés de la préservation de la biodiversité locale.

En complément de la Charte régionale, la Région devrait également décliner une sorte de label simplifié, à destination des communes et des structures de terrain (tous types confondus), propriétaire ou usager du foncier, pour « estampiller » tous types de projets de plantation et d’entretien des espaces verts présentant un impact favorable sur la biodiversité locale (conservation réservoirs et corridors identifiés, création, extension, sanctuarisation d’espaces naturels accueillant la biodiversité). L’obtention du label donnerait droit au porteur de projet à un financement de la région pour l’achat des végétaux par exemple ; il constituerait une garantie pour les parties prenantes (propriétaire fonciers, bailleurs sociaux, etc) et leur serait opposable dans une certaine mesure.

4.      Quelle est votre vision du rôle de la Région Île-de-France, de l’ARB îdF et de chacun de ses membres fondateurs (Agence Française pour la Biodiversité, Préfecture de Région, Agence de l’Eau Seine-Normandie) en matière de biodiversité ?

L’ARB doit continuer son travail à la fabrication d’un consensus entre experts et professionnels de l’aménagement mais elle doit renforcer ses actions auprès du grand public pour favoriser l’appropriation de ces enjeux par le plus grand nombre, afin de sortir ces questions des cénacles d’experts et donner à la société civile les moyens de peser dans les grands projets qui sont en train de bouleverser l’Ile de France.

5.      Quelle peut être votre contribution pour limiter l’érosion de la biodiversité et pour engager sa reconquête en Île-de-France ?

Avec ses chantiers participatifs de plantation de haies mélangées, l’association Haie-Magique a développé un modèle original d’actions « grand public » au profit de la biodiversité locale. Ces plantations conduisent à la sanctuarisation d’espaces prélevés sur le domaine public, sur le foncier d’institutions ou de résidences. Elles permettent d’impliquer les citoyens dans une démarche active et de les sensibiliser à la question de la biodiversité.

Cette démarche est aisément duplicable et nous sommes disponibles pour accompagner d’autres acteurs du territoire dans son appropriation. Nous sommes également disponibles pour participer à l’élaboration du label simplifié dont nous parlons plus haut, qui permettrait aux institutions du territoire de conduire en autonomie des projets d’aménagements de leurs espaces verts favorables à la biodiversité locale.

Dans sa zone de rayonnement (sud de l’Ile-de-France), l’association Haie-Magique est disponible pour poursuivre la démarche initiée par le programme « Massy Durable » (voir supra) qui a permis de planter plus de 13.000 jeunes plants forestiers à Massy et de créer une trentaine de petits milieux supports pour la biodiversité répartis dans la matrice urbaine dense de Massy (à voir sur http://haie-magique.org/massy/). Cette démarche pourrait être étendue aux communes alentours.

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